S'attacher à la musique de Carla Bley ne relève jamais de l'anodin - d'autant plus pour une institution telle que l'Orchestre National de Jazz - par le fait que, toute sa vie, cette artiste a pris position contre l'académisme et le conformisme, que ce soit à l'égard de sa production musicale, de la trajectoire de sa carrière ou de sa communication. Côtoyer ses partitionsrevient donc pour notre grande formation à s'administrer un tel antidote en plus d'une bonne dose devitamines.Fantasque, atypique, magistrale, souvent drôle, parfois irrévérencieuse, profonde, l'oeuvre de Carla Bley suscite en outre un dépassement des antipodes. Non hermétique, jamais putanesque, elle n'en a pas moins développé sa pourriture noble (nécessaire à certains vins parmi les meilleurs) en fréquentant aussi bien les musiques écrites que celles dites « populaires », en conséquence de quoi elle continue de captiver un large public. En fêtant cette immense artiste disparue en 2023, l'ONJ de Sylvaine Hélary empoigne ce flambeau et le porte haut parce qu'il respecte à la fois la lettre et l'esprit de Carla Bley. Au lieu de sages réécritures, les arrangements et les compositions en écho de Rémi Sciuto relèvent en effet de l'extension. Les plages ici présentées s'apparentent ainsi à des augmentations où se manifeste une double présence de la compositrice. Celle du passé, d'abord, par la convocation textuelle de ses compositions, pour le pur plaisir de les (ré)entendre autant que pour saluer l'importance d'une création artistique qui passe les bornes du champ jazzistique. La Carla Bley au présent, ensuite, dont la musique porte en elle une actualité provocatrice ; « provocatrice » au sens de « déclenchement », d'étincelle qui a mis le feu aux poudres à l'imagination/imaginaire de Rémi Sciuto, affirmant toujours plus sa signature jazzique ; mais « provocatrice » aussi comme incitation à l'action, défi pour un dépassement voire une transgression des normes convenues, ceci ne relevant en rien du superficiel. En effet, comme l'a montré Leonard B. Meyer dans son ouvrage Émotion et signification en musique, l'émotion en musique naît d'attentes contrariées, repoussées, déplacées. C'est en bousculant les attentes habituelles attachées à un style, à un genre - soit un art de l'énigme musical - que l'émotion advient, précisément parce que l'auditeur est capable de mesurer la distance entre la norme et le hors norme.