L'aventure de ce groupe vraiment pas comme les autres démarre en 1986 par la rencontre de Dominique Cravic avec Robert Crumb. l'auteur de bande dessinée underground, que l'on connaît surtout en France grâce à ses dessins parus dans le mensuel libertaire Actuel dix ans plus tôt.Les Primitifs du Futur, avec leur musique un rien décalée et leur patronyme qui semble emprunté à une nouvelle de Jorge Luis Borges, se sont installés presque par effraction dans le paysage musical. Le groupeest depuis longtemps un orchestre à géométrie variable, avec Dominique Cravic toujours aux commandes.Si le musette des débuts s'est très vite offert des embardées réjouissantes dans le blues et le manouche, la musique n'a pas cessé d'évoluer, en incorporant successivement des touches d'esthétiques typiques et tropicales comme la biguine, des échos de danses de salon comme la valse, ou des influences de folk du Maghreb des années trente. Les Primitifs jouent avec les styles et font fi des barrières temporelles. La démarche se poursuit avec ce nouvel album, Les Crimes du musette, un titre qui fait référence à la réserve mêlée de condescendance que beaucoup expriment toujours par rapport à ce fameux genre qui ne serait pas aussi noble que le bebop, le free, le rockabilly, la chanson ou même le rock.Dans cet opus jubilatoire, le répertoire puise encore à de nouvelles sources. Un titre évoque Chet Baker, un autre est un salut à Henri Salvador, sans oublier un hommage aux pianos-bars des grands hôtels et un morceau en forme de carte postale africaine. A noter, deux adaptations savoureuses, in French s'il vous plaît : Smoke Gets In Your Eyes qui fait penser à Django Reinhardt, et Take Five de Paul Desmond qui s'inspire de la version française de Richard Anthony, ainsi que deux chansons aux textes écrits par le nouvel académicien des beaux-arts Emmanuel Guibert.Plusieurs fils rouges sous-tendent ces "Crimes", qui s'écoutent comme une suite de petits pastels lumineux. D'abord, un parfum d'éternité, avec cette façon élégante de rendre tellement actuelles toutes ces musiques qui viennent du passé, et dont l'assemblage défie les étiquettes. Il y a aussi ces flâneries dans Paris que ne renierait pas Patrick Modiano, elles passent par le Jardin des Plantes, les bords de Seine, le Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés et la porte d'Orléans, avec des haltes dans des bistrots à nappes à carreaux ou un restaurant chinois de Belleville, et en prime une virée du côté de Chatou... Ensuite, une remise définitive de l'accordéon à la place qu'il mérite, grâce à une brochette de virtuoses qui viennent d'univers différents : Raúl Barboza, Daniel Mille, Daniel Colin, Grégory Veux, Christophe Lampidecchia, Francis Varis, et Seppe Vande Walle : tous contribuent à redonner à l'instrument ses lettres de noblesse.Les Crimes du musette est aussi une mine d'or pour érudits, un véritable jeu de pistes où, entre auteurs, compositeurs et inspirateurs, on peut trouver en plus des grands noms déjà cités, Pierre Barouh et Allain Leprest, Juliette Gréco et François Truffaut, Jerome Kern et Tino Rossi, Paul Verlaine et Gino Bordin, Christophe et Joséphine Baker, Johnny Mercer et Ernst Lubitsch, Sanseverino et Alain Jean-Marie, Vincent Segal, JeanJacques Milteau, Fats Waller et Gunther Schuller, Glenn Miller... Même constat du côté des instruments : bendir, clavietta, marimba, scie musicale, àn bau, guitare hawaïenne, thérémine, ukulélé, sanshin, woodblock et castagnettes, tous participent à la réussite de ce disque synonyme de bonheur perdu et retrouvé.« Les jeunes ils ont le feu, mais les vieux ils ont la lumière », sourit Dominique Cravic en citant un client du bar Le bon coin, dans sa ville natale de Dreux. Il précise sa pensée : « C'est un album de vieux mecs, et on l'assume. Colin, Barboza, Milteau, Huck, Crumb, moi, on a tous passé les 70 ans ».--- Pascal Bussy ---.